Franck Thilliez - Le syndrome [ E ]


            Il existe des images qui rendent fous. D'autres ont pour effet la mort immédiate. Le psychisme réagit différemment selon les personnes. Pour Ludovic, la cécité a été immédiate. A peine visionné ce court-métrage chiné chez un collectionneur défunt, il a perdu la vue. Son premier réflexe est d'appeler Lucie Henebelle, une ex. Elle est à l'hôpital pour sa fille malade pendant ses vacances. Et quelle vacances...
Cinq corps. Enterrés sous deux mètres de terre. Les travaux pour l'oléoduc les découvrent. La scène est horrible: ils ont tous les cinq le crâne scié. Et aucuns moyens de les identifier. Il n'en faut pas plus pour que soit appelé l'Office central pour la répression des violences aux personnes. Cet office central y envoie leur meilleur comportementaliste, Franck Sharko.
Un flic qui souffre de schizophrénie, qui a tout perdu dans sa vie. Il n'a plus qu'une chose qui le tient debout: son travail. Il sait de quoi est capable l'Homme quand il est question de violence. Il croit avoir vu ce que l'Humanité a de pire a lui offrir sur ce point. Il se trompe. Il va plonger dans un monde où l'amour d'une mère pour ses jumelles compte peu face à la folie. Du Caire au Canada, nos deux flics sont pris dans une toile où la violence prend le pas sur la raison. Où le syndrome [ E ] dicte sa conduite à tout homme. Nous sommes ainsi faits...

Franck Thilliez est de retour. Et il ne vient pas seul. Il amène dans ses bagages ses deux personnages les plus emblématiques: Lucie Hennebelle et Franck Sharko. Chacun dans leur coin, ils ont cette souffrance qui les suit. Ils ont le cuir usé par l’expérience et le parcours de flic. La rue les a forgé. Alors la rencontre entre ces deux monuments donne quelque chose de grand forcément. Mais surtout quelque chose d'intimiste paradoxalement. En effet,ces deux personnages ont un ego disproportionné à leur expérience: ils restent simple. Du coup, une relation de protection s'installe. Franck veut protéger Lucie, et elle veut comprendre ce personnage qui l'obsède.
Et puis, cette rencontre n'est pas le seul intérêt du roman. Nous assistons également au retour de Franck vers le polar linéaire et classique. Son dernier date de 2007 avec La Mémoire Fantôme, dont l'héroïne était déjà Lucie Hennebelle. Quand je parle de Linéaire et classique, je veux dire par là que nous lisons un roman avec le schéma classique: un meurtre, un flic et un assassin. Et ce même si les données sont multipliées. Et le résultat est une véritable claque. 
Il nous mène par le bout du nez en nous emmenant là où il veut, quand il le veut. On assiste impuissant à une dégringolade d'événements détachés les uns des autres qui se réunissent dans un final puissant. On retrouve en ce sens le rythme et l'écriture de Thilliez. Des scènes précises qui amènent quelque chose au roman à chaque fois. C'est bluffant à chaque fois. 
La chronique du second livre du diptyque sur la violence arrive très vite.

Anthony Boulanger - Ecosystematique de fin de monde

       La fin de toutes choses est écrite et inévitable.
En effet, les hommes comme le reste ont un début et une fin. Et ce en tant qu'individualité et en tant que groupe identifiable. Et oui, l'Humanité disparaîtra. Disparaîtra-t-elle par sa propre action ou par l'action de la Nature? Peut-être quelques fous feront apparaître les Anciens qui nous tueront les uns après les autres?
On ne sait pas. Nul ne le sait. Et c'est ce qu'il y a de plus effrayant, ou de plus attrayant. Au choix. Différentes possibilités peuvent être étudiées. Par exemple, il est probable que l'Homme détruise la planète à force de cultures intensives. La planète hurlera un bon coup et nous rayera de la surface. Alors, pour les survivants, il s'agira de trouver une planète de remplacement. Ferons-nous les même erreurs. Peut-être que l'Homme étendra son emprise à travers l'espace et deviendra un créateur, un semeur. Tout est possible, du plus merveilleux ou plus glauque.
Mais, tout a une Fin.

Même ce très bon recueil de nouvelles a une fin. Et pourtant, on en lirait encore beaucoup de telles pages. Lorsqu'elles sont écrites avec talent et discernement, il est toujours passionnant de lire des nouvelles aussi variées.
Les textes d'Anthony ont tous un point commun: il y est question de la chute de l'Humanité. Elle peut-être avérée, hypothétique ou hésitante. Mais vous pouvez être sûre qu'elle se ra effective. A partir de là, Anthony tisse une toile dans laquelle le lecteur se prend pour son plus grand plaisir. On y découvre les différentes influence de l'auteur qu'elles soient assumées ou plus dissimulées. Pêle-mêle on peut citer Kafka, Tolkien ou encore Moebius. Mais surtout nous avons le droit à un triptyque en plein milieu du recueil en hommage au maître Lovecraft. 
Les éditions Voy'[El] nous livrent un super recueil de nouvelles où l'éventail de genre est large et le talent bien présent. Chose assez rare aujourd'hui en France quand on parle de nouvelles.

James Maxey - Dragonforge


      Nous avions laissé le monde en plein changement. Une ère était close, et une autre commençait. Tout le monde espérait la chute définitive du monstre qui avait projeté l'extermination du genre humain. Le fils remplaçait le père, et la paix devait remplacer la guerre. Mais tout le monde sait que les utopies ne se réalisent pas en un jour.
Nous, nous le savons. Mais nos protagonistes (Jandra, Shandrazel, Bitterwood ou encore Pierrot) le découvre. Pour eux, il suffisait de tuer le tyran saurien, Albekizan pour que les mentalités changent Mais rien n'est moins simple. Les esprits ne peuvent pas oublier ce qu'ils ont vécu de plus horrible. Le piège et la mise à mort programmée de l'espèce humaine ne s'oublient pas comme ça. Il ne suffit pas qu'un héritier se dise être le roi qui mettra fin à l'âge des rois pour que l'on laisse de côté les malheurs et le ressentiment. 
Bitterwood le sait bien. Shandrazel, lui, le découvre. Bitterwood n'est plus qu'une créature de colère qui doute du bien-fondé de sa colère. Du coup, que lui reste-t-il? Jandra a perdu Vendex, son père adoptif et mentor. Il était un dragon et, elle, une humaine. Et maintenant, elle doit trouver sa place. Entre humaine et mage, elle doit trouver le juste milieu. Mais les propriétaires originels de sa magie sont peut-être pas loin.

Voici la suite de Bitterwood paru l'année dernière. 
L'Humanité a disparu, ou du moins elle a considérablement diminué. Et l'âge des Dragons est arrivé à son apogée. Et, comme dans le précédent, James Maxey nous dévoile encore un peu plus le passé de son monde, et l'avenir du nôtre. Surtout, il change la donne ici. Dans le premier tome, il restait très centré sur Bitterwood et sa légende. Ici, il élargit son champ de point de vue en multipliant les héros. Nous avons affaire à un véritable roman collégiale. Il n'y a pas un héros, mais plusieurs qui nous racontent différents pans de la même histoire: la chute d'un rêve.
Pas une seule fois encore, l'auteur ne tombe dans le manichéen. Les bons ne sont pas sans côté sombre et sans rage incontrôlé. Et les mauvais ont leurs raisons qui nous font douter de nos propres certitudes. Tout est réglé au millimètre. Tous les événements, jusqu'au plus simple ou plus évident, sont liés entre eux. Comme une partie de réussite, les cartes se suivent et sont interdépendantes.
J'ai été vraiment séduit par ce roman. Et ce malgré un début un peu lent mais très vite il récupère la donne.